Patrick SEVAISTRE (CIAN) : « L’Union européenne doit affirmer davantage son rôle de premier partenaire de l’Afrique » (Source AfricaPresse.Paris)

Mise à jour le 7 juin 2021

 

Après que le parlement européen a adopté la stratégie d’un partenariat plus ambitieux et paritaire avec l’Afrique, le prochain sommet UE-Afrique devra valider cette offre nouvelle. Les partenaires parviendront-ils à installer durablement la confiance mutuelle indispensable pour relever ensemble les nouveaux défis du développement du continent africain ?

Les députés européens ont approuvé en mars dernier la nouvelle stratégie UE-Afrique mise sur la table un an plus tôt par la Commission européenne. Pour Bruxelles, l’objectif affiché est d’établir une nouvelle relation de continent à continent qui s’émancipe de la relation donateur-bénéficiaire pour donner aux nations africaines les moyens d’atteindre les ODD, d’assurer la transition verte et d’accompagner les ambitions de l’Afrique pour la mise en place d’une zone de libre-échange continentale.

Cette volonté d’un partenariat d’égal à égal s’incarne de manière symbolique par le choix de la nouvelle Commission européenne mise en place en 2019 de ne plus avoir désormais de commissaire chargé du développement, mais un commissaire chargé des Partenariats Internationaux, dont l’Afrique.

Pour mettre en œuvre cette stratégie, la Commission se dote de fonds substantiels dans le cadre d’un nouvel instrument financier qui regroupe désormais tous les instruments d’intervention extérieurs, y compris le FED, le bras financier des accords de Lomé puis de Cotonou, venus à échéance en 2020. Doté d’un budget de 70,8 milliards d’euros sur la période 2021-2027, dont 37 % (26,19 Md €) pour l’Afrique, « l’instrument européen pour le voisinage, le développement et la coopération internationale (NDICI) » a pour objectif de faciliter l’engagement de l’UE à l’international en lui offrant plus de flexibilité financière dans ses actions.

 

Le nouvel accord UE-ACP établit la prééminence politique du Sommet UE-UA

 

À ce stade, cette offre d’une nouvelle stratégie de l’UE doit être discutée en vue de l’adoption d’une stratégie commune lors d’un sommet UE-Afrique qui aurait dû se tenir en octobre 2020. À cause de la pandémie qui a bouleversé les priorités et les agendas politiques, au début de 2022, pendant la présidence française de l’Union européenne. De fait, l’un des seuls acquis aujourd’hui de cette nouvelle stratégie de partenariat est le renouvellement du partenariat UE-ACP dans le cadre d’un accord post-Cotonou.

Le nouveau traité pour vingt ans conserve certains traits des conventions de Lomé et de Cotonou, mais sa structure et son contenu sont profondément modifiés.
L’articulation entre l’agenda panafricain et la coopération avec les États ACP s’établit dans le respect du principe de subsidiarité. Les signataires du traité reconnaissent la prééminence politique du Sommet UE-UA dans le cadre du protocole Afrique, lequel s’efforce de concilier le cadre juridique UE-ACP avec l’approche de continent à continent entre l’UE et l’UA. L’UA est le cadre de référence sur les questions continentales et transrégionales, tandis que l’essentiel de la coopération continuera de s’organiser aux niveaux national et sous-régional.

 

De l’esprit de conquête à l’esprit de partage

 

Pour le moment, ce traité « Cotonou renouvelé » est le seul cadre légal régissant les échanges entre l’Afrique et l’Europe. On verra si le sommet UE-Afrique, tant attendu, parviendra à créer durablement la confiance mutuelle pour permettre aux deux partenaires de pouvoir relever ensemble les nouveaux défis de développement démographique, climatique, sécuritaire et commercial du continent.

Côté africain, beaucoup doutent de la capacité des Européens à passer de l’esprit de conquête à l’esprit de partage. Ils estiment que des éclaircissements doivent être apportés sur les motivations réelles de la partie européenne, le champ couvert par la stratégie de coopération, son mode de gestion et notamment l’absence de programmation conjointe. Les termes qui reviennent le plus souvent dans leurs appréciations de la position européenne sont ceux d’inertie, absence de clarté en termes d’objectifs, quête de sens et d’identité.

Côté européen, disons-le, un certain scepticisme perdure sur la capacité des États africains à passer de la dépendance à la responsabilité. Certains mettent en doute la capacité de beaucoup d’États à stimuler concrètement le secteur privé national pour créer les investissements de demain et les emplois d’après-demain, et à mettre en place l’écosystème nécessaire favorisant l’émergence de champions mondiaux de demain.

 Développer le secteur privé, un enjeu essentiel

Cette confiance est devenue indispensable, car la nécessité de trouver un accord-cadre entre l’UE et le continent africain n’a jamais été aussi forte dans le contexte post-Covid. Mais si l’Europe n’a pour elle-même d’autre choix à proposer qu’un partenariat plus positif et plus proactif pour un « new deal » post-Covid en Afrique, les Africains, eux, ont clairement le choix…

 

Ainsi, l’Afrique, de plus en plus courtisée par d’autres partenaires, pourrait être encline à limiter successivement ses relations avec l’UE et à considérer les Européens comme de simples pourvoyeurs d’aide et de sécurité pour lutter contre le terrorisme.

C’est pourquoi, dans un contexte marqué par une rivalité croissante entre les grandes puissances, l’Union européenne doit affirmer davantage son rôle de premier partenaire de l’Afrique. Pour ce faire, il lui faut aller au-delà des déclarations d’intention pour proposer un « narratif » plus engageant et plus lisible, fondé sur un partenariat de projets proches du terrain et qui répondent aux besoins réels des Africains.

Dans cette perspective, le secteur privé national – surtout formel, car particulièrement fragile –, doit devenir un enjeu essentiel des politiques publiques à mettre en place.
Les États vont sortir de cette crise actuelle inévitablement affaiblis et appauvris. Le choc va être profond. Il affectera non seulement les infrastructures mais aussi les services sociaux comme la santé et l’éducation.
Face à la chute des recettes publiques en Afrique, c’est donc bien sur le secteur privé que va reposer le financement futur de la dépense publique nationale. C’est sa composante formelle qui devra assurer l’emploi et, au travers de la fiscalité, financer les services de santé et d’éducation africains de demain, et non l’aide au développement.

Si le secteur privé africain n’est pas au rendez-vous, le continent africain continuera à dépendre de cette aide au développement occidentale si décriée. Elle nourrira les amertumes, les aigreurs, les rancunes, les ressentiments.
Pourtant reconnue comme un moteur du développement par l’accord de Cotonou, l’implication du secteur privé est restée virtuelle dans la coopération UE-ACP marquée par une relation d’État à États, de bureaucratie à bureaucraties.

Le succès de la ZLECa dépendra du privé

Le temps est donc venu d’accélérer les transformations pour mettre en place un dialogue public-privé constructif et de faire évoluer les cultures en vue d’un maillage intelligent d’écosystèmes, jusqu’à l’hybridation entre la sphère publique et le secteur privé.

Cette hybridation est indispensable pour garantir le succès du chantier de la ZLECa (Zone de Libre-Échange Continentale africaine).
Le fait est que la ZLECa a été remarquable en termes d’engagement de la part d’un large éventail de pays prêts à élaborer un ensemble complexe de règles commerciales. Il a donné l’occasion aux pays africains de tester et d’affiner leurs capacités en matière de négociations commerciales.

Mais à ce jour, la participation directe du secteur privé à ces négociations est marginale. Elle a été largement laissée aux pays le soin de consulter individuellement les parties prenantes nationales par le biais de mécanismes déjà établis, qui varient considérablement en termes d’efficacité et d’inclusion.

Comme pour les Accords de partenariat économique (APE) dont on a vu les résultats, le succès de la ZLECa dépendra de la mesure dans laquelle les entreprises privées des différents secteurs et pays seront en mesure de mettre à profit cette opportunité et décideront si cela vaut la peine de l’utiliser. Sans cela, comme pour les APE, la ZLECa risque de créer un cadre vide, ou un cadre dont seuls quelques-uns parviendront à tirer profit.

À cette condition, la ZLECa sera en mesure d’accroître significativement la connectivité intra-africaine et euro-africaine, afin d’arrimer plus solidement les deux continents l’un à l’autre. Ce faisant, elle pourrait ainsi constituer un bon exemple d’un narratif commun euro-africain à construire, qui soit convaincant, sur la base de priorités claires et de projets mobilisateurs.

Faire converger ces nouveaux narratifs européens et africains sur la base de valeurs, d’ambitions et d’enjeux communs va demander de construire et d’entretenir une relation gagnante pour les deux parties, laquelle suppose confiance et dialogue continu entre elles, et non plus seulement l’affichage de bonnes intentions.

On mesure le chemin à parcourir.

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